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Le blog d’après l’EN

  • Qu’est-ce qui fait partir les prof·es ? 2. Les injonctions contradictoires

    Injonctions contradictoires chez les enseignants

    Aujourd’hui je vais vous parler d’une des principales causes de démission des enseignants et de burnout ces dernières années : les injonctions contradictoires.

    Cet article est le second d’une série sur les départs volontaires d’enseignants. Voir aussi : Qu’est-ce qui fait partir les prof·es ? 1. L’affectation des entrant·es dans le métier

    Gérer l’inclusion sans AESH, sans moyens ni formation

    La première cause de départs volontaires d’enseignants, particulièrement dans le primaire, est liée à la gestion de l’inclusion des élèves en situation de handicap. Avec la « loi handicap » de 2005 introduisant le concept « d’école inclusive » dans le Code de l’éducation, ces élèves allaient enfin être « inclus » dans l’école publique et y recevoir les adaptations matérielles et l’aide humaine dont ils avaient besoin, suivant un « projet personnalisé ». Vingt ans après, ils sont en effet bien inclus dans les écoles, mais :

    • Aucune adaptation matérielle n’a été faite ;
    • Les enseignant·es ont reçu avec le temps une formation superficielle : iels ont surtout appris les nouvelles démarches administratives à suivre (formulaires, réunions…) et les caractéristiques des différents types de handicaps, mais ne sont pas armé·es pour y faire face ;
    • L’État peine à recruter des accompagnants d’élèves en situation de handicap (AESH) et pour cause : leur statut est l’un des plus précaires de l’Éducation nationale et leurs conditions de travail pénibles (répartis sur plusieurs enfants quelques heures par semaine et sur plusieurs établissements, enfants qui ne veulent pas d’eux pour ne pas être discriminés…)

    C’est un mépris institutionnel fait aux enfants porteurs de handicap, aux adultes recrutés sur ces postes mais aussi aux enseignants qui doivent gérer leur classe quand l’AESH n’y est pas, avec des cas (autisme, TDAH notamment) qui rendent parfois le cadre intenable et l’enseignement impossible. Une année avec un enfant ayant un trouble du comportement important est un calvaire dans la vie d’un·e professeur·e des écoles. Un calvaire qui se répète hélas pratiquement tous les ans.

    Or ce sont les enseignant·es qui font tampon entre les injonctions intenables de leur hiérarchie et la juste colère des parents dont les enfants ne sont pas pris en charge comme le demandent les textes.

    Le problème existe aussi au collège mais il est atténué du fait qu’avec le temps, les enfants sont correctement diagnostiqués et suivis en dehors de l’école. Mais aussi parce que les enseignants ne passent jamais plus de deux heures avec la même classe dans une journée.

    Gérer l’hétérogénéité des élèves sans moyens ni formation

    L’hétérogénéité est la disparité de niveau des élèves d’une même classe. Elle résulte de la massification de l’enseignement et sa prise en compte constitue un enjeu sociétal majeur afin que l’école puisse donner leur chance à tous. Ces vingt dernières années ont donc vu se multiplier les injonctions à la prise en compte de la diversité des élèves, la « pédagogie différenciée » ou « différenciation pédagogique ». Mais différencier suppose un changement profond des pratiques, auquel les enseignant·es n’ont pas été préparés.

    Celui-ci est long et douloureux parce qu’il s’agit d’un véritable changement de culture de l’enseignement. Il ne peut se faire sans une formation continue à long terme. Une seule ministre, Najat Vallaud-Belkacem, a tenté une vraie réforme pour favoriser la différenciation pédagogique. Mais à moyens constants…

    Or en 2013, les IUFM, qui assuraient la formation pédagogique des nouveaux enseignants, ont été démantelés au profit des universités et donc, d’une vision conservatrice de l’enseignement selon laquelle seule compte la transmission d’un savoir universitaire. C’est le premier coup lancé à la pédagogie et à la formation à la prise en compte du handicap.

    Quelques années plus tard c’est au tour de la formation continue d’être quasiment supprimée. Dans le premier degré, les enseignant·e ne peuvent se rendre en formation que sous réserve d’être remplacés (on comprend que cela n’arrive pas souvent) et, dans le second degré, sous prétexte « d’absentéisme » des enseignant·es les formations doivent désormais se faire exclusivement en dehors – et donc en plus – du temps de travail, ce qui les rend de fait impossibles, le temps étant précisément déjà ce qui leur manque le plus pour accomplir leur travail de façon satisfaisante, contrairement aux idées souvent reçues.

    Ainsi les enseignants sont-ils constamment culpabilisés par leur hiérarchie, l’institution, les formateurs voire les collègues mêmes, sans oublier les parents, de ne pas mettre suffisamment en œuvre une différenciation pédagogique, alors qu’ils n’en ont ni le temps, ni les moyens. Voilà un fort levier pour les démissions et les burnouts.

    Et puis aussi

    La liste des injonctions contradictoires est longue et je n’ai pris que les deux exemples les plus importants. Mais on pourrait ajouter : inclure le numérique dans sa pratique sans ordinateurs ni salles multimédias, faire passer des évaluations nationales – et d’une façon générale, perdre beaucoup de temps à évaluer inutilement les élèves – temps pendant lequel on ne les fait pas progresser, etc. On pourrait même parler d’une injonction à se former, sans avoir de temps pour le faire.