Changer de métier en sécurité

@ Je m’abonne !

Qu’est-ce qui fait partir les profs ? – 3 : « À bord du Titanic »

L’une des premières activités que je propose aux enseignant·es que j’accompagne pour prendre de la distance par rapport à leur situation actuelle, c’est de faire le récit de l’événement déclencheur de leur désir de reconversion. Cet exercice s’appelle « La goutte d’eau » mais c’est parfois une longue fuite, parfois un torrent, parfois un tsunami. Aujourd’hui je publie, avec son accord, le texte de Claire parce qu’il synthétise à lui seul ce que disent tous les autres.

Ce n’est pas une goutte qui a fait déborder le vase. C’est un vase rempli à ras-bord tant, que l’eau s’est répandue sur la table, puis sur le sol et s’est infiltrée jusqu’aux fondations.

L’affectation

Mon vase a commencé à se remplir il y a longtemps. Quand j’ai commencé à travailler en 2007 et qu’on m’a envoyée à 800 km de chez moi à peine mon CAPES en poche puis quand, au bout d’un an, fraîchement titularisée, j’ai dû, comme beaucoup, rejoindre l’académie de Créteil, dans laquelle je suis restée sept ans. Oui, travailler dans des établissements difficiles a été très formateur et j’ai fait partie d’équipes où tout le monde était très soudé car il le fallait, s’entraider était une question de survie.

Le Harcèlement

Un jour, dans le dernier collège du 93 que j’ai fréquenté, est arrivée une nouvelle principale, une cheffe aux dents longues, qui s’était donné la mission de mettre tout le monde au pas, de casser la dynamique de groupe (diviser pour mieux régner), une ambitieuse qui avait des objectifs de carrière bien précis. C’était la période de ma première grossesse et moi, la timide et la gentille, qui venais à peine d’obtenir mon poste fixe, j’étais la cible toute désignée pour subir son harcèlement. J’ai souffert pendant des semaines ! Heureusement, mon congé maternité m’a permis de prendre de la distance avec cette ambiance malsaine et les collègues m’ont beaucoup aidée.

L’impossible mouvement

Après la naissance de ma fille, l’envie de l’élever loin de région parisienne m’a poussée à demander une mutation. Malgré mes huit ans d’ancienneté, j’étais loin – très loin – d’avoir assez de points pour rentrer chez moi dans l’académie de Bordeaux. Alors j’ai demandé ce que je pouvais obtenir : le Loiret, dans l’académie d’Orléans-Tours. C’était encore près de Paris mais cela me rapprochait un peu de chez moi et c’était un département rural. De la campagne, voilà ce que je voulais à tout prix : du vert, de la place, de l’air pour respirer. J’ai obtenu ma mutation dans un collège en pleine ruralité, dans la Beauce, dans lequel je suis toujours en poste après 11 ans. Un établissement calme, sans histoires à sensation qui font la une des médias. Des élèves gentils et un public assez homogène socialement.

L’abandon de l’État

Ce que je ne soupçonnais pas, c’était la misère intellectuelle, culturelle et la précarité sociale de ces enfants et de leurs familles. À quel point l’école peut être à la fois la seule échappatoire et en même temps une source de souffrance pour ces enfants oubliés de l’État. La seule échappatoire à des familles où, dans le meilleur des cas, ils sont livrés à eux-mêmes et, dans le pire des cas, victimes de terribles sévices. Une source de souffrance car l’image que leur renvoie le miroir de l’école, pourtant remplie de bonnes intentions au départ, c’est « tu n’as pas le niveau », « ce n’est pas pour toi », « ne rêve pas trop grand ». J’ai mis du temps à le comprendre, à faire mon mea culpa car j’ai pensé assez longtemps que s’ils n’y arrivaient pas c’était qu’ils manquaient de volonté. Aujourd’hui, quand je vois que l’État, censé assurer l’égalité de l’accès à l’éducation entre tous les enfants, abandonne complètement ces élèves de zone rurale, je suis profondément révoltée.

Oui, on essaye de les ouvrir au monde le plus possible mais autour du collège et de chez eux ce ne sont que des champs sur des dizaines de kilomètres à la ronde, donc toute sortie a un coût élevé car il faut obligatoirement louer un car, faute de transports en commun. Oui, on peut se plaindre du fait que ces enfants aient moins d’ambition et d’envies que les autres, mais qu’a-t-on fait pour leur donner de l’ambition ?

« À bord du Titanic »

Et puis il y a tout le reste : des inspections qui se passent très bien, des IPR élogieux pour finalement rester à l’ancienneté pour une histoire de quotas ; un salaire qui stagne ; pas de 13e mois, de prime, de CE digne de ce nom, d’équipement fourni, ni même de moments de convivialité hormis ceux que les profs organisent entre eux ; des vacances qu’on paie au prix fort ; des heures supplémentaires imposées ; la mission de professeur principal pour laquelle la hiérarchie insiste très lourdement (la menace d’un emploi du temps moins favorable est à peine voilée) ; des locaux dans lesquels on a froid l’hiver (la chaudière est réglée sur 18 degrés le 2 novembre à la mise en chauffe, sobriété énergétique oblige) et on meurt de chaud en été (38 degrés en juin volets fermés toute la journée – et encore, il y a des volets) ; des classes de 30 élèves sans jamais de co-enseignement ni de demi-groupes car cela est « réservé » au français, maths, histoire-géo et sciences ; pas assez de salles disponibles donc des collègues qui jouent aux chaises musicales (en langues tout du moins) ; des postes menacés en permanence (à chaque DHG il faut se battre pour que les heures-poste restent sur nos postes et ne soient pas utilisées pour sauver un poste d’une matière plus prioritaire) ; une dévalorisation des langues vivantes (en LV2 pas d’Evalang, pas de certification en fin de collège, pas d’épreuve au DNB) ; des élèves consommateurs de traducteurs en ligne et d’IA qui n’ont plus envie d’apprendre à parler une langue car « ça sert à rien » (mais il n’y a plus d’argent pour les emmener en voyage et leur montrer à quoi servent les langues) ; une hiérarchie qui reste dans son bureau et déplore un manque de communication mais qui prend la mouche quand on pointe des problèmes ; des heures de club, de projet, d’investissement dans l’établissement non rémunérées ; des parents au mieux consommateurs et au pire agressifs ; du travail soir, week-end et vacances au détriment de la vie de famille ; des réunions et des conseils de classe qui ne servent qu’à pointer les personnes présentes ou absentes, au cours desquelles les mêmes constats sont faits année après année mais sans jamais apporter de solutions.

« Faites mieux avec moins »

De plus en plus d’élèves à besoins et porteurs de handicap au sein des classes mais sans jamais d’aide, d’accompagnement ; un manque criant d’AESH et de dispositifs adaptés aux besoins de ces enfants (débrouillez-vous mais suivez à la lettre les PPRE, les PAP et les GEVASCO) ; des formations EN inutiles, mal conçues et calibrées où l’on n’apprend rien qu’on ne sache déjà ; un prof-bashing permanent dans les médias et sur les réseaux ; une deuxième auto-évaluation d’établissement en moins de quatre ans qui nécessitera des heures de réunion et la venue d’observateurs extérieurs pour finalement déboucher sur « faites mieux avec moins » ; l’impression de travailler à perte ; des élèves qui ont beaucoup changé mais encore une fois : des classes tellement hétérogènes et des besoins tellement importants qu’on écope alors qu’on est déjà sous l’eau ; l’absence de perspectives dans ma matière (ou alors encore avec une diminution des moyens) ; une académie d’origine impossible à rejoindre malgré 20 ans d’ancienneté et une stabilité sur les postes ; des attentes institutionnelles et des programmes qui sont déconnectés de la réalité ; des dirigeants hors-sol qui n’écoutent jamais la voix du terrain…oui, ce vase aurait toute sa place à bord du Titanic, celui qui se décompose à 3800 mètres de profondeur.

Commentaires

Une réponse à « Qu’est-ce qui fait partir les profs ? – 3 : « À bord du Titanic » »

  1. Avatar de olivier terlat
    olivier terlat

    Juste merci et bravo pour ce constat élogieux et tellement authentique.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *